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FAIRE CHANTER LES COULEURS L'art de la gomme trichrome

A mi-chemin entre procédé pictural et procédé photographique, la gomme trichrome possède ses propres qualités de rendu et offre à l'artiste une palette d'interprétations infinie. Voyage aux origines de l'art de la photographie...

Photographie gomme bichromatée trichrome présentant une vanité
Vanité #2 Gomme trichrome 40x60cm © Sandrine&JB Rabouan Une photographie avec un rendu pictural naturel (sans effet spécial).

Par Jean-Baptiste Rabouan : Parmi les procédés photographiques alternatifs et artisanaux, la gomme trichrome occupe une place à part. C'est l'un des rares procédés de photographie couleur qui laisse à l'artiste une très grande liberté d'interprétation. La réussite d'une épreuve requiert beaucoup de savoir-faire et relativement peu de technique. La gomme trichrome est l'un des plus (sinon le plus) interprétatifs des procédés de photographie couleur. C'est également un procédé proche du charbon trichrome utilisé par Louis Ducos du Hauron l'un des inventeurs de la photographie couleur (1869). Le médium qui compose l'épreuve est la gomme arabique pigmentée, ce qui n'est rien d'autre que de l'aquarelle. D'ailleurs, le rendu en possède la subtile vibrance des couleurs. Cela apporte à la photographie une dimension picturale. Comprenez-moi bien, il ne s'agit pas d'un effet "peinture" par un genre de flou, l'image conserve toutes ses caractéristiques photographiques telles que la netteté, mais la matière de l'image offre les mêmes qualités de tons que ceux de la peinture à l'aquarelle. Pour reprendre la formule des aquarellistes : La gomme trichrome fait chanter les couleurs.

En photographie, le principe de la trichromie consiste à filtrer la lumière à la prise de vue en trois sélections : les bleus, les verts et les rouges. Ce sont les trois couches bleu, vert et rouge qui composent une image numérique. Les multiples combinaisons possibles par transparence entre les des trois couches, permettent de produire un grand nombre de couleurs du spectre visible. Pour un tirage ou une impression, les teintes sont restituées avec les complémentaires de la sélection trichrome initiale, soit le jaune pour la couche des bleus, le magenta pour la couche des verts et le cyan pour la couche des rouges. Pour donner un exemple, ce sont les encres jaune, magenta et cyan des imprimantes. Pour réaliser une épreuve trichrome à la gomme, il suffit donc de superposer trois couches pigmentées jaune, magenta, cyan à partir des trois négatifs de la sélection trichrome des bleus, des verts et des rouges. Aujourd'hui, la production des négatifs se fait avec des logiciels d'imagerie comme Adobe Photoshop ou Affinity Photo.

Principe de la sélection trichrome en photographie
Principe de la sélection trichrome : sélection des bleus, verts et rouges à la prise de vue et restitution des couleurs avec les complémentaires soit respectivement jaune, magenta et cyan

Le processus de travail est le suivant : Tout d'abord, les trois négatifs de la sélection trichrome sont imprimés au format du tirage sur du film transparent. L'épreuve se fait sur une feuille de papier de qualité (généralement du papier aquarelle 100% coton) et préalablement encollée à la gélatine. On étend au spalter une couche de gomme pigmentée sensibilisée à la lumière pour être plus ou moins soluble en fonction de l'exposition. Traditionnellement, le sensibilisateur est le bichromate de potassium, mais il existe aujourd'hui des substituts moins toxiques. L'ordre des couches peut varier en fonction du choix de l'artiste pour son image. Disons que cette première couche est le pigment jaune, on l'expose aux ultraviolets avec le négatif des bleus. Les gommistes d'antan travaillaient à la lumière solaire, mais aujourd'hui on utilise une insoleuse UV à tubes ou à LED, beaucoup plus simple à contrôler que l'astre solaire. La feuille exposée est mise à flotter dans un bac d'eau, image vers le bas de manière à ce que les zones laissées plus ou moins solubles par l'exposition aux UV libèrent proportionnellement le pigment. Cette opération appelée dépouillement peut durer de 30 minutes à plusieurs heures en fonction de la densité pigmentaire et de l'exposition. Au terme du dépouillement, on obtient une image positive de couleur jaune. Après un séchage à cœur, on renouvelle l'opération avec la deuxième couleur puis la troisième. Un système de repérage des négatifs permet un positionnement précis à chaque couche pour éviter tout décalage. En théorie, les trois couches jaune, magenta et cyan devraient suffire, mais il est rare d'obtenir un résultat satisfaisant sans quelques couches additionnelles. Selon la vision du gommiste, l'épreuve peut se construire en quatre, cinq ou six couches, et parfois plus. Disons que six couches est une moyenne courante pour les gommes trichromes, mais certaines œuvres nécessitent parfois douze couches... Il ne faut pas confondre le procédé avec la gomme polychrome qui consiste à appliquer sélectivement les couleurs voulues à partir d'une image monochrome comme le faisait Constant Puyo (voir le célèbre Profil de Cléo de Mérode vers 1903 - 1906).

Les étapes de la sélection trichrome en photographie
Les trois premières couches de la gomme vanité #2. L'image est là mais l'épreuve manque de contraste. Il faudra appliquer quelques couches correctives pour arriver au résultat final.

Pour maîtriser les couleurs en gomme trichrome, il faut prévisualiser couche après couche le rendu final en sachant que rien n'est visible avant d'avoir réalisé les trois couches de jaune, rouge et bleu. Et les paramètres qui influent sur le résultat sont nombreux. Les principaux étant le choix du pigment, la densité pigmentaire, la dilution de la gomme, la proportion de sensibilisateur, le temps d'exposition, le temps et la température du dépouillement, etc. Reste la question du noir. En théorie, il résulte du mélange des trois couleurs jaune, magenta et cyan. Néanmoins, l'ajout d'un pigment noir dans le processus est possible, soit par mélange avec l'une des couleurs ou avec une couche supplémentaire avec l'un des négatifs de la sélection trichrome. Il renforce le contraste de l'image, mais il risque d'étouffer le chant des couleurs. Comme en aquarelle, on l'utilise si nécessaire et toujours avec parcimonie. Pour celui qui voudrait se lancer, le processus de base est assez simple. En revanche, il faut de l'expérience pour maîtriser le rendu des couleurs et ne pas craindre l'échec. Connaître la nature des pigments et leur préparation pour l'aquarelle est très utile pour ne pas dire indispensable. Pour ma part, j'ai trouvé des informations essentielles dans les ouvrages techniques de la peinture.

La gomme trichrome n'a pas vocation à être une imitation de l'aquarelle. Elle reste une photographie à part entière avec toutes les qualités du médium basé sur l'empreinte de la lumière dans un matériau sensible. Mais à l'inverse d'un tirage commercial ou d'une impression, elle donne une matière particulière à l'image, fruit d'un processus artisanal et créatif. La limite (qui peut être vue comme une qualité) est la très grande difficulté voire l'impossibilité de reproduire une épreuve à l'identique. Par principe, mes gommes sont numérotées en petites séries de variations que je refais à l'unité lorsqu'une œuvre est vendue. Bien que j'utilise les mêmes négatifs, les mêmes pigments et des notes détaillées de tirage, je n'ai jamais réussi à faire deux fois la même épreuve. Cela ne signifie pas que la gomme numéro deux soit moins belle que la numéro une, elle est juste différente : c'est la même image mais avec une autre vibrance, un autre chant.

Voir également l'article consacré à la gomme bichromatée.

Découvrez les épreuves de la série "Vibrations trichromes".

Mieux encore, prendre rendez-vous pour découvrir les gommes trichromes originales à l'atelier-galerie.


Pigments des couleurs de sélection trichome
Exemple des groupes de pigments que j'utilise couramment en multiples combinaisons. Par convention les peintres nomment le magenta et le cyan, le rouge et le bleu.
Préparation de la couleur rouge à la molette sur table de verre
Préparation du "rouge" (le magenta) avec de la gomme arabique à la molette de verre.

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