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Une visite à Paris-Photo

La 26e édition de l'incontournable rendez-vous des galeries d'art de la photographie s'est tenue du 9 au 12 novembre 2023. Compte rendu d'une après-midi passée à Paris-Photo 2023.

 par Jean-Baptiste Rabouan : À onze heures du matin, l'entrée du Grand-Palais éphémère sur le Champ de Mars est encore calme. Les agents de sécurité interrompent brièvement leurs conversations pour scanner mon invitation et jeter un oeil à ma sacoche avant de me laisser entrer. Il y a peu de visiteurs et l'impression de grandeur est encore plus forte sous cette halle qui abrite plus de 150 galeries d'art représentant des centaines de photographes et des milliers d'œuvres. Je fais un premier tour d'horizon à pas rapides qui me prend tout de même plus d'une heure. L'idée est de repérer ce qui pourrait m'intéresser pour y revenir, sachant que je ne pourrai pas tout voir en détail en une après-midi de visite. Le plan et le crayon offerts au stand d'accueil sont bien utiles car malgré les repères on peut facilement s'égarer et ne pas retrouver les stands sélectionnés pendant le repérage.

La profusion et la diversité des œuvres présentées sont vertigineuses au point qu'il me serait impossible de décrire l'ensemble par les styles artistiques. Néanmoins si l'on considère l'oeuvre photographique comme un objet matériel et pas seulement une image, il devient possible d'esquisser un cadre pour organiser sa visite. Beaucoup de galeries présentent des photographies en tirages grands formats (un mètre et plus) contrecollés à bords perdus et montés sous plexi ou autre verre synthétique. Derrière des dénominations variées, parfois imagées, on retrouve deux médiums principaux : le tirage argentique et l'impression jet d'encre. Les épreuves sur supports argentiques couleurs seront sur des papiers RC (Resin Coated) et les noir-et-blanc plutôt sur des papiers barytés à l'aspect traditionnel. On voit souvent l'appellation "gélatino-bromure" qui désigne l'émulsion à base de sels de bromure d'argent en suspension dans de la gélatine. C'est le papier photo noir-et-blanc standard d'hier. Les impressions jet-d'encre de qualité art-graphique relèvent de la catégorie des tirages pigmentaires. Elles n'ont rien à envier aux tirages argentiques, elles seraient peut-être même meilleures en longévité. Le jet d'encre aura souvent la préférence des photographes pour les épreuves au fini mat. Toutes ces œuvres en tirages argentiques ou impressions jet d'encre, sont très généralement réalisées par des laboratoires industriels. Il y a donc une relative unité de médium pour une grande diversité d'images.

Collectionneurs et connaisseurs n'ont pas tous la même posture vis-à-vis de la place du travail de laboratoire dans l'œuvre photographique. Le point de vue le plus répandu en France et dans une moindre mesure en Europe, est que l'art de la photographie se limite à l'image. La seule qualité du support est de la reproduire plus le fidèlement possible et d'assurer sa longévité. Outre-Atlantique, on considère avec beaucoup plus d'attention la part créative du laboratoire. Ainsi, l'œuvre photographique n'est complète que si l'artiste réalise son œuvre de la prise de vue au tirage avec un médium interprétatif comme le faisaient Irving Penn et Ansel Adams. Les procédés photographiques manuels présentés au salon sont limités à quelques galeries qui se comptent sur les doigts de la main. Tout d'abord celles spécialisées dans la photographie du 19e et début 20e, une période où les ateliers artisanaux prévalaient. Ainsi j'ai pu admirer chez Vintage Works Ltd le Brick de Gustave Le Gray sur papier albuminé, un charbon colorisé de Nadar, un platine d'Irving Penn... Quant aux contemporains, on remarquera les tirages argentiques d'après collodion de Sally Mann, les charbons couleurs de Sarah Moon ou encore les tirages platine-palladium de Salgado... La matière photographique de ces œuvres fait partie intégrante du travail d'expression même si le photographe a fait réaliser son épreuve par un artisan tireur tel que le célèbre Atelier Fresson. Le travail de tirage est parfois spectaculaire comme le panoramique de la falaise de Bâmiyân, un immense panoramique de Pascal Convert tirée au platine-palladium par Laurent Lafolie. L'oeuvre peut véritablement être signée des deux noms tant la part du tirage importe dans l'expression. Quelques photographes, peu nombreux, intègrent tout le processus photographique de la prise de vue à la matière de l'image. Une virtuosité du regard et de la main qui donne une rare singularité à l'œuvre photographique comme les daguerréotypes de Takashi Arai présentés par la galerie Camera Obscura.

Mises à part quelques exceptions, les prix ne sont pas indiqués sur les cartels. Il faut donc interroger les galeristes, ce que je me suis employé à faire pour les différentes catégories de tirages. Pour donner un ordre de grandeur, j'ai pu trouver quelques oeuvres, mais peu, à moins de 5 000€ ; un peu plus entre 5000€ et 10 000€ ; beaucoup entre 10 000 et 20 000€. Le prix des oeuvres des artistes stars s'envolent comme un Sarah Moon à 32 000€ ou un Gustave Le Gray, une référence du 19e siècle, à 75 000€. Lorsque l'on évoque la valeur d'une photographie, il faut spécifier sa reproductibilité et éventuellement sa limite. J'ai par exemple trouvé des tirages jet d'encre de Salgado non numérotés pour 12 000€ alors que des tirages platines numérotés du même photographe sont cotés cinq fois ce prix et parfois plus. Beaucoup de galeristes augmentent le prix à chaque tirage vendu sur une série limitée. Ainsi, sur une série de huit, le huitième peut-être vendu au double du premier exemplaire. Les tirages de laboratoires industriels peuvent être reproduits indéfiniment à la demande et le plus souvent, un nouveau tirage est réalisé pour chaque acheteur. En revanche, les épreuves photographiques artisanales sont plus difficiles à reproduire à l'identique surtout si l'on ne produit pas l'ensemble de la série dans une même session de tirage. Il faut également compter avec certains procédés comme le daguerréotype qui produisent des épreuves uniques.

Les visiteurs ne cessent d'affluer depuis le début d'après-midi et à 16h on circule difficilement dans les allées. Je me réjouis d'être arrivé tôt et d'avoir pu profiter des expositions dans le calme, mais le moment est venu de partir. Le temps a manqué et j'ai dû faire quelques impasses comme la visite en détail de la nouvelle section d'art digital. Néanmoins, j'ai pu admirer une multitude d'oeuvres remarquables et dans des genres les plus divers. Jean-Baptiste Rabouan


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