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Le grand-angle Une vision photographique du smartphone à la chambre grand-format

Comment maîtriser son objectif grand-angle pour réaliser des images spectaculaires ? Des personnalités du monde de la photographie lèvent le voile...

Objectif grand-angle 21mm pour cette image d'un moine bouddhiste au monastère de Kee, Inde Spiti, Himalaya
Objectif grand-angle 21mm pour cette image d'un moine bouddhiste en route pour le monastère de Kee, Inde Himalaya Photo : Jean-Baptiste Rabouan

Par Jean-Baptiste Rabouan : Le combat rituel contre le démon battait son plein. Les massues du dieu Anuman et les tridents du dieu Shiva jaillissaient au rythme des cris de guerre que lançaient les danseurs dans leur transe mystique. Je me tenais au centre de la cérémonie armé non pas d'un trident mais d'un objectif grand-angulaire 18 mm  monté sur un Nikon F3 (argentique). Je présentais que les photographies prises au coeur de l'action avec mon grand-angle à quelques centimètres des danseurs, seraient exceptionnelles. Bien avant de partir, j'avais demandé aux organisateurs de pouvoir faire parti du cortège. Bien que non-hindou, ma requête avait été acceptée à condition que j'adopte la tenue du pèlerinage de Sabarimala. C'est à dire être vêtu en tout et pour tout d'un simple pagne. Mise à part mon appareil photo, mes yeux vert et ma peau blanche, rien ne me distinguait des pèlerins. Ainsi intégré au groupe, je pouvais photographier sans autre contrainte que la bousculade de la foule. "Peut importe l'appareil et la technique photo, photographier au grand-angle c'est avant tout une philosophie," explique Pierre Bigorgne rédacteur en chef du célèbre magazine de voyage Grands Reportages de 1998 à 2018 et qui enseigne le photo-journalisme à Science Po Grenoble. Il ajoute : " La grande qualité des prises de vues au grand-angle est de pouvoir montrer un sujet dans son contexte, de raconter visuellement son histoire en une seule image."

Se faire accepter ou être intégré dans l’environnement photographié est important mais ce n'est pas tout. Que ce soit avec un smartphone ou un appareil photo professionnel, pour photographier une personne avec un grand-angle il faut être proche voire très proche. Lorsqu'on débute, il n'est pas rare de se retrouver à cadrer avec l'objectif sous le nez du modèle sans même sans rendre-compte. Que ce soit avec des personnes connues ou des étrangers, le photographe grand-angle pénètre très vite dans la zone d'intrusion du sujet ce qui peut le mettre mal à l'aise ou le rendre agressif. Pour éviter cela, il ne faut pas avoir à chercher son cadrage. Le photographe doit avoir la vision photographique grand-angle pour se positionner sans hésitation au point de vue, déclencher et se retirer. Ainsi, l'intrusion ne dure qu'une ou deux secondes. Elle sera à peine remarquée par la personne photographiée même si la prise de vue a été faite avec l'objectif à vingt centimètres de son visage.

Objectif grand-angle 18mm (FX) pour ce portrait d'une enfant dans un camp de gitan au Rajastan. Photo Jean-Baptiste Rabouan
Objectif grand-angle 18mm (FX) pour ce portrait dans un camp de gitan au Rajastan. Photo Jean-Baptiste Rabouan

La vision photographique, c'est à dire la capacité de prévisualiser mentalement l'image et de savoir où et comment la prendre, est la première qualité du photographe. Cela est vrai pour n'importe quel niveau technique et avec n'importe quel appareil même un smartphone. L'exercice est plus difficile pour le grand-angle dont le rendu est très différent de la vision naturelle. Mais lorsqu'on maîtrise la vision en extra-large, on photographie le monde dans une dimension extraordinaire de perspectives, de narrations et d’interactions entre les éléments du cadre. L'angle de champ important fait entrer dans le cadrage une multitude de choses que le photographe doit savoir organiser dans sa composition. "Pour un paysage au grand-angle, il faut soigner le cadrage et inscrire la photographie dans un temps long comme le faisait les Maîtres d'antan," commente Jean-Charles Gros, photographe paysagiste. "Avec un appareil conventionnel comme mon Leica M, le 21mm s'impose pour mettre en évidence un premier-plan mais il embrasse également un vaste espace de ciel ce qui n'est pas toujours souhaitable. Pour le paysage, la chambre photographique est irremplaçable. Grace aux mouvements, je contrôle les perspectives, la netteté et le champ de l'image," explique-t-il. Pour beaucoup, la chambre photographique grand-format est un appareil réservé à quelques rares experts passionnés de photographie traditionnelle. "Il faut briser le mythe, assure Jean-Charles, apprendre à utiliser une chambre est beaucoup plus simple que de décortiquer les dizaines de pages du mode d'emploi d'un appareil photo numérique !" De fait, le matériel ne pèse pas plus lourd et s'installe rapidement pour peu que l'on sache où et comment se placer. Pour donner un exemple, ma chambre 4x5" (10x12,5cm) avec trois objectifs, les petits accessoires et cinq châssis soit dix plan-films, pèse moins de cinq kilo et tient dans un sac bandoulière Domke classique. Il faut compter en plus le trépied que tous les photographes de paysage ont en général. Je me suis chronométré à plusieurs reprises entre l'arrivée sur un point de vue et le départ : l'installation, la prise de vue et le remballage ne prennent guère plus de huit minutes. Encore une fois, la seule condition est d'avoir la vision photographique, le cadre dans l'oeil comme disent les gens de métier.

Que ce soit pour une pratique débutante ou confirmée, adopter le grand-angle conduit à penser sa relation au sujet et à développer une vision photographique personnelle. Pour citer André Kertèsz : "Ce n'est pas le sujet qui fait une photographie mais le point de vue du photographe."


Découvrez le livre de Jean-Baptiste : Grand-angle, explorer le monde en extra-large (disponible sur ce site).

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